Expérimenter, échanger, développer

Après le moment de l’émotion viennent ceux de la réflexion et de l’action.

Le monde des bibliothèques a manifesté, comme l’ensemble du pays, son émotion face aux attentats.

Après ce moment nécessaire, la complexité des situations, la diversité de nos opinions, nous rappellent à la réalité.

Mais l’atteinte aux vies, que ce soit celle de Juifs, de dessinateurs ou de qui que ce soit, mais l’exploitation de l’émotion pour désigner des coupables collectifs et creuser les fractures sociales, interethniques, interreligieuses ou politiques, nous rassemble dans un même refus et une même volonté de construire.

Si la profession est loin d’être exempte de réflexion, l’événement nous oblige à dépasser nos habitudes de pensée et à ouvrir de nouvelles voies d’action.

Réactions naturelles aux attentats

Les bibliothécaires, en tant que médiateurs, se sont prioritairement attachés à poser la question du pluralisme, de la censure et des équilibres de l’offre documentaire. C’est légitime et nécessaire pourvu qu’on s’interroge sur ses propres pratiques. Et l’attaque contre la liberté d’expression appelle une telle réflexion.

Mais, s’il est vrai que la médiation de contenus confère une portée sociale à la fonction des bibliothèques dans la cité, elles ne peuvent que s’interroger également sur leur rôle dans les évolutions sociales qui sous-tendent les évènements.

On s’est beaucoup posé, au lendemain des événements tragiques des 7, 8 et 9 janvier, la question de l’école. En particulier à la suite des incidents qui ont émaillé dans certains établissements d’enseignement primaires et surtout élémentaires. Plus généralement a été posé la question des inégalités territoriales, de la perte de repère démocratique dans certains quartiers ou zones d’habitation. On s’est posé la question de la cohésion sociale, du vivre ensemble. Du souci de ne laisser aucune fraction de la population à l’écart de la communauté nationale. Mais les commentateurs, les experts, la presse, les responsables politiques nationaux n’ont jamais cité les bibliothèques.

Si elles ont un rôle proche de l’école et de nombreuses institutions culturelles dans la formation des esprits en vue du bien commun, si elles sont confrontées aux mêmes évolutions qui remettent en cause la légitimité et la portée des voies de cette formation, leur histoire récente est celle d’un développement sans précédent, précisément sur la période qui correspond à l’âge des meurtriers.

Alors se trouve posée la question des publics que l’on touche et de ceux que l’on exclut peut-être, des contenus et de nos médiations.

Ce que sont les bibliothèques : des maisons communes

Bien souvent, dans le quartier ou le village, la bibliothèque ou médiathèque publique est le seul équipement ouvert à tous sans condition ni obligation de consommation tarifée, sans sélection par l’âge ou la nature des activités proposées. En centre-ville ou quartier attractif, la grande médiathèque attire des populations variées. On sait que de plus en plus de personnes pénètrent dans ces équipements, y séjournent, sans forcément y emprunter ou rendre des livres ou autres documents.

Il n’est pas indifférent que de tels endroits existent, quand ils existent ! Pas indifférent que des zones entières en soient dépourvues, ce qui contribue à leur relégation.

Une bibliothèque est, si on le veut bien, si on l’a conçue et la pratique comme telle, une maison commune où chacun peut individuellement ou en groupe séjourner, étudier, se distraire, être libre.

Cela demande de la surface et du mobilier tables et sièges. Des espaces de séjour et d’activité, à la mesure des dimensions du bâtiment.

C’est un équipement où se côtoient les générations, et les jeunes y viennent volontiers quand il est conçu pour les accueillir.

C’est un équipement où peuvent se brasser les personnes de toutes origine set de toutes conditions, en fonction bien sûr de leur localisation et de leur aire d’attractivité.

C’est enfin un équipement, et ce n’est pas indifférent, où se propose et s’expose la diversité des pensées, des expressions culturelles et des goûts. Un des lieux où peut se former le citoyen.

Premier réseau culturel du pays avec quelque 17 000 lieux, inégaux en vérité dans leur capacité à remplir les missions ici décrite, elle a vocation à être partout, dans la proximité du quartier et du village et l’attractivité des centres.

Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas ici de viser exclusivement certains types de quartiers urbains ou périurbains d’habitat collectif. C’est aussi en milieu rural que des populations sont délaissées, loin des services publics.

Un programme de travail

De ces considérations on peut tirer quelques éléments d’un programme :

  • Prendre en compte la dimension d’espace public et son rôle dans la société. Ce qui veut dire étudier cette question, partager les expériences, disséminer les innovations.
  • Là où les équipements le permettent, réfléchir aux actions possibles, échanger sur les expériences, consolider et capitaliser les acquis.
  • Élaborer des éléments pouvant inspirer les aménagements et construction de locaux de bibliothèque prenant en compte leur fonction d’espace public.
  • Identifier les zones d’habitation dépourvues de tels services et prendre les mesures nécessaires pour combler ces manques.
  • Travailler sur les équipements multifonctionnels, faisant cohabiter ou mêler.
  • Travailler sur les synergies nécessaires entre services culturels, sociaux et autres relevant ou non des mêmes autorités publiques ainsi qu’avec le tissu associatif.

Bien évidemment, nulle autorité centrale unique n’est compétente pour définir et mettre en œuvre un tel programme.

Sa réalisation ne pourra être qu’à l’image même de ce les bibliothèques tentent de promouvoir : la fluidité sociale, l’intelligence partagée et la volonté de construire.

Elle doit engager élus, professionnels, intellectuels et journalistes.

Appel pour un partage de la réflexion et des expériences

Si l’urgence est là, la précipitation serait la pire des réponses. La réflexion professionnelle ne découvre pas ces problématiques et est déjà riche. Il ne s’agit donc pas de produire pour produire des textes qui viendraient recouvrir d’un vernis conjoncturel une réflexion déjà existante.

Il s’agit de produire une réflexion et un diagnostic aptes à déboucher sur des objectifs et de nouveaux outils de travail pour les bibliothèques.

Il s’agit également de partager les expériences, les réussites comme les échecs.

A cette fin, nous proposons que s’organisent une série d’ateliers organisés à l’échelle nationale ou locale selon un programme de thématiques à traiter de manière ouverte et coordonnée.

C’est pourquoi nous appelons élus, professionnels et intellectuels, individuellement ou organisés en associations ou collectifs et partageant ces objectifs, à tout faire pour que de telles initiatives se développent et se coordonnent.

Nous vous proposons de regrouper vos réactions et retours d’initiatives sur le présent blog de manière à garder trace, pouvoir faire état de ces actions et éventuellement converger vers une initiative professionnelle commune

Philippe Charrier, bibliothécaire non retraité, et Dominique Lahary, bibliothécaire retraité
11 février 2015

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Commentaires sur: "Après les attentats de janvier 2015 : Les bibliothèques, un outil pour construire et réparer le lien social" (12)

  1. merci

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  2. Les bibliothèques ont été bien peu audibles après ces événements, alors qu’elles sont des lieux importants d’accueil de tous les publics, de vraies « maisons communes », en particulier dans les quartiers sensibles.
    Dans la bibliothèque où je travaille, nous avons mis à disposition toutes sortes de crayons et des feuilles, avec une affichette qui indique « Ces crayons sont à votre disposition. Dessinez la liberté ou ce que vous voulez ». L’une des premières contributions a été celle d’un garçon de 12 ans, qui a dessiné deux kalachnikovs sur l’affichette en revendiquant « sa » liberté d’expression – intéressant support pour un dialogue 😉

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  3. merci beaucoup de cet article ! Un des premiers par les bibliothécaires et qui ouvrira, je l’espère, un espace de dialogue et de réflexion communs.

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  4. Hélène Beunon a dit:

    Merci de cette alerte et de cette demande de réflexion, voire d’engagement professionnel et citoyen. Cela va nous ( les bibliothécaires) permettre de nous appuyer sur la communauté de la profession pour structurer cette réflexion.
    Il y a des frémissements dans les équipes et un début de prise de conscience du rôle que peuvent jouer les bibliothèques dans les équipes administratives des collectivités territoriales.
    L’arrivée de l’amendement Filipetti va nous obliger à parler avec doigté, a bien mesurer nos propos.
    À suivre.

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  5. L’amendement : http://www.nosdeputes.fr/14/amendement/2498/2625
    La vidéo : http://www.lcp.fr/videos/reportages/168592-l-amendement-filippetti-sur-les-bibliotheques-adopte
    Le texte : « Dans le cadre de la concertation préalable à la désignation des dimanches prévus à l’article L. 3132‑26 du code du travail, le maire soumet au conseil municipal et, le cas échéant, à l’organe délibérant de l’établissement public de coopération intercommunale, la question de l’ouverture des bibliothèques. »

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  6. Silvie Delorme a dit:

    Félicitations pour cette initiative courageuse. La difficulté se situera au niveau du travail sur le terrain. Comment arrimer réflexion et réalisations? Les intervenants sont multiples et les compréhensions bien diverses… et, l’éducation et la sensibilisation des politiques n’est pas la moindre! Pour les prochaines années, le réseau des bibliothèques de la Ville de Montréal a choisi d’orienter le développement de ses bibliothèques à titre d’outil de développement et d’intégration sociale. Et ce, en mettant de l’avant la mission citoyenne et démocratique de la bibliothèque, lieu de parole et de connaissance. Des espaces seront créés à cet effet, des programmes seront développés et des collaborations avec les organismes du milieu seront mis en place. De nombreuses journées d’échange avec les diverses communautés ont déjà été organisées dans certains arrondissements de la ville à cet effet. Il y aura très certainement des échanges fructueux à mener entre collègues français et montréalais. J’ai transmis les coordonnées de votre blog au réseau montréalais des bibliothèques dont le blog est à l’adresse suivante: espaceb.bibliomontreal.com. En espérant que ces pas permettront un peu plus d’ouverture, de compréhension et … de beauté dans ce monde.

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  7. chers amis,
    vos commentaires nous font chaud au cœur… malheureusement ils se font très majoritairement par voie de mail et restent donc privés.
    Ce qui va à l’encontre notre objectif, qui est de se retrouver et, un peu, de se compter
    Alors courts ou longs, réfléchis ou spontanés, pour ou contre, mettez un mot 🙂

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  8. juliettelenoir a dit:

    Merci Dominique et Philippe de votre initiative ! Nous savons que les bibliothèques sont indispensables pour la construction de citoyens libres et éclairés, pour la lutte contre les déterminismes et pour la cohésion de la société, mais il nous faut désormais le dire plus fort et approfondir nos travaux. Votre blog nous aidera à structurer nos actions et réactions et à trouver des synergies.
    A très vite !

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  9. Merci de cette initiative qui va me permettre d’enrichir la réflexion que je souhaite mettre en place au sein de notre structure associative.

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  10. Pericard Clotilde a dit:

    Bonjour,
    C’est bien votre initiative car en tant que responsable d’établissement, je pense aussi qu’il faut réagir, au moment ou notre place au sein de la cité est bouleversée par des usages de plus en plus individuels et donc un risque d’être désertées. Nous avons eu 2 initiatives : la première d’afficher toutes les couvertures de Charlie auquel nous étions déjà abonné, sur une vitre extérieure de la médiathèque, le collège de la ville étant à 500 m, nous avons eu beaucoup de collégiens qui pour la plupart découvraient les dessins pour la 1ère fois, nous les avons vu commenter entre eux ces mêmes dessins; nous n’entendions pas ce qu’ils disaient mais en tout cas, cela amenait visiblement des échanges nombreux et animés entre eux. Et la 2ème a été de mettre à disposition du public, un mur d’expression libre avec papier et crayons sous d’autres photocopies des couvertures de Charlie… Ce qui m’a le plus interpellé dans les attentats de Charlie, c’est le coup mortel porté à un journal, l’intention qu’il n’existe plus, la volonté qu’il disparaisse..! Donc, la censure! Et d’ailleurs les réflexions que nous avons eu post-attentats ont été beaucoup des remarques par rapport aux dessins : j’ai été à la fois étonnée de voir des parents montrer des dessins très provocants à leurs enfants en tentant de leur donner un sens et aussi des réactions d’enfants disant que ces dessins n’étaient pas beaux. Depuis curieusement dans la même période, nous avons des questions sur des illustrations de livres de contes ou on me dit qu’elles sont trop violentes parce qu’il y a par exemple une tête coupée dans un livre de contes marocains et ou la maman voilée me dit au bout d’une discussion d’une vingtaine de minutes « j’espère que vous allez retirer ce livre des rayons » et 2 collègues d’une seule voix avec moi de lui répondre « non », après lui avoir expliqué que les contes n’étaient pas: « à l’eau de rose », que la peur pouvait dans des histoires faire du bien aux enfants et que la lecture de livres permettait justement des émotions que l’enfant pouvait vivre à son rythme, sans y être forcé. Je pense qu’il faut que nous les professionnels soyons prêts,avec calme mais fermeté à nous défendre contre toute forme de censure!! Comme l’a écrit une lectrice sur notre mur : »Et la liberté d’expression, on en fait quoi, hein ?

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  11. Le département dans lequel je travaille (Territoire de Belfort) participe depuis 3 ans à une démarche qui réfléchit à la question de l’inscription des droits culturels au sein des politiques publiques dans leur ensemble. Même si la déclaration de Fribourg du 7 mai 2007, qui est au cœur du projet, peut sembler ardue au premier abord, elle a le mérite de poser des questions essentielles quant au service public à rendre aux habitants que nous desservons. Transversalité des pratiques, interconnexion des projets et des territoires, respect des identités culturelles, accès à l’éducation et à la formation, mise en capacité des personnes, principe de gouvernance partagée, autant de thèmes forts qui peuvent enrichir la discussion qui s’amorce ici. Elle permet également de resituer les missions des médiathèque dans un cadre plus large qui prend en compte les mutations sociales et celles du métier qui en découlent.
    Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore cette démarche et qui souhaiteraient la découvrir, je vous invite à vous rendre sur le site ci-après http://droitsculturels.org/blog/category/actualites/, espérant qu’il sera apte à alimenter ces échanges.

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  12. Philippe Charrier a dit:

    pour alimenter la réflexion et répondre à JLGG, quelques pistes de réflexion :
    – culture légitime, culture excluante, culture englobante
    – liberté d’expression, liberté de penser
    – s’adresser réellement à tous les publics
    – des réseaux de lecture publique pour desservir tous les territoires urbains et ruraux
    – le rôle de l’espace public
    – rôles assignés aux bibliothèques et à la culture
    – services culturels, services sociaux et tissu associatif
    – bibliothèques : pour un observatoire des pratiques
    – dépasser la bibliothèque ?

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